© 2014 Véronique Durieux
 

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Des canevas pour le dire 

 

 

 

 

« Des canevas pour le dire » est le titre d’une série de 80 pièces en textile réalisées à partir de tapisseries.

En 2017, un brocanteur m’a proposé un ensemble de canevas qu’il avait collectés. Son intérêt pour ces « Gobelins » avait faibli et ces cadres l’encombraient. J’ai accepté son offre avec plaisir et décidé d’utiliser toutes ces pièces, de les revisiter en me les réappropriant.

 

Les canevas que j’ai repris ont été brodés il y a plusieurs décennies, ils relèvent d’un art populaire, certains paraissent kitsch. Ils ont été brodés en laine, en coton, perlé ou non, à une époque où le temps, celui des femmes particulièrement, passait différemment, loisir tranquille, sans sollicitations permanentes et course à la consommation. Ces canevas peuvent représenter des scènes de chasse, des  tableaux bien connus comme « l’Angélus » de Millet, « La femme au chien » de Renoir,  « L’embarquement pour Cythère » de Watteau, ou encore des scènes de Montmartre par Poulbot,... Il peut s’agir également de reproductions de tapisseries comme « La Dame à la licorne ». Certains cartons ont été dessinés par des artistes de l’époque.

 

Comme pour d’autres travaux réalisés les années précédentes, en particulier la série  « Objets poétiques de mer »  ou bien « Verdures en lin », j’ai fait porter à ces canevas un sens sous-jacent dans mon esprit, dont je n’avais pas vraiment conscience. Mon intervention a souvent été minimale. Les modifications apportées ont consisté à y coudre des pièces en tissu, des morceaux de lavis sur drap (« L’enfant femme et le loup-cerf », « La mère et l’homme cerf », « Deux sœurs oiseaux » … ) ou bien des impressions sur tissu d’une photo d’enfance, toujours la même. J’ai brodé sur quelques pièces des pois de couleur (« Cerfs à pois roses », « Cerfs à pois jaunes », « La cage » … ). J’ai aussi prolongé par des broderies des motifs existants (« La femme aveuglée », la série des « Roses en absence »). Certaines pièces sont constituées de plusieurs canevas assemblés à un moment où j’étais déjà avancée dans mon travail, et pensais avoir tiré le meilleur parti des pièces seules, les scènes de chasse par exemple. Continuer m’aurait amenée à me répéter.

 

Comme dans mes séries précédentes, chaque pièce considérée isolément raconte une histoire.

Ces pièces nécessitent que le regard s’y attarde, certains détails et subtilités n’apparaissant pas immédiatement. En les considérant comme faisant partie d’un tout, elles deviennent comme les phrases d’une histoire plus globale.

 

Avec cette impression sur tissu réalisée à partir d’une photo dans laquelle je figure avec ma sœur donnant la main à ma mère, un été 1964 à Goupillières, je reviens sur mon enfance. Presqu’inconsciemment, j’en viens à évoquer la disparition de ma sœur, survenue en 2009.

 

Je nous représente, ma sœur et moi, enfants à Montmartre dans les pièces de Poulbot (« Sœurs et Sacré-Cœur », « Sœurs et Moulin rouge ») sur lesquelles sont cousues des morceaux de transfert sur tissu d’une gravure tirée de cette photo d’enfance. Mais, ma sœur et moi, sommes aussi des oiseaux sur les branches (« Deux sœurs oiseaux ») ou bien prenons notre envol (« L’envol des deux femmes-oiseaux »). Parfois aussi, nous habitons chacune un cerf (« Deux sœurs et deux cerfs »). Dans une scène de chasse (« La fuite »), ma sœur est dans la gueule du chien, ma mère et moi prenons la fuite sur le dos d’un lapin. Sur une autre tapisserie (« La mère et l’homme cerf »), je sors du cadre derrière un écheveau de fils. A plusieurs reprises, ma sœur est représentée comme une noyée dans l’eau (« La noyée », « La mère et l’homme-cerf », « Cerf à pois vert », « L’homme aveuglé »).

 

Dans les premières pièces que j’ai élaborées, l’homme est représenté avec une tête de bouledogue (« L’homme dog »), et la femme, objet de désir, nue, avec une tête de chien (« La femme Yorkshire », « La femme caniche »). Et que penser de cette femme à tête d’enfant, allongée auprès d’un homme portant le masque d’un loup ou d’un cerf, que l’on peut relever pour faire apparaître un visage inquiétant ?

Mais plus tard, l’homme est devenu cerf ou bouquetin, il est parsemé de pois, comme fleuri dans le paysage qu’il célèbre, avec des couleurs rose, jaune d’or, ou vert anis (« Cerf rose », « Cerf jaune », « Cerf vert »), lorsqu’il n’est pas paré d’une robe de sapins (« Bouquetin en sapins »).

 

Je me représente en femme centaure qui galope vers la liberté (« Femme centaure »)  ou bien j’habite la tête de ce cheval qui file au coucher d’un soleil safran, avec un voile noir qui vole au vent, col de mousseline d’un des chemisiers de ma sœur que j’ai porté jusqu’à l’usure (« Le galop noir »). Je peux habiter la tête d’un bouquetin qui surplombe la montagne (« Bouquetin en sapins »), va-t-il s’élancer, va-t-il chuter ? Les chiens ont cessé d’être méchants, les chasseurs ne menacent plus, ils sont la lune ou une rose jaune (« Les chiens ne sont plus méchants »). Et, couchée sur la plage où elle se confond avec les galets, je suis la petite fille qui rêve d’un couple harmonieux et du bateau chargé des fleurs géantes que les amoureux vont s’offrir. 

 

L’élaboration de certaines pièces, en particulier de celles provenant d’assemblages (« Point rouges », « La cage », « Le suaire » … ) a inspiré des textes poétiques.

 

La série, « Roses en absence », composée de huit pièces utilisant des petits canevas représentant des fleurs sur fond noir, atteste ma volonté de recycler les chutes provenant de mon travail. Ainsi, les gravures textiles que j’avais découpées pour en extraire les personnages sont cousues sur ces canevas. Elles évoquent l’absence, et la rose qu’elles laissent voir, l’espoir qui demeure. Ces pièces brodées ont chacune un titre, elles évoquent des petites poésies, des haïkus plastiques.

 

Il en va ainsi des toutes dernières pièces. L’ultime, intitulée « Rien », ne possède plus le moindre brin de canevas. Comme un point d’orgue, elle signifie le passé toujours présent, délavé comme dévidé d’avoir été tant dit, devenu autre peut-être dans mon esprit, dans mon cœur. La femme repliée a maintenant invaginé le loup, elle est lézard.

 

                                                                                                                     Septembre 2019